Mots dits vers

ARTICLES (2001 – 2007)

Tous ces articles ont été publiés (sauf : 7. Il faut retrouver autrui) sur le site Poésie Vive du club des Poètes

SOMMAIRE

1. Histoire d’un regard
2. A ma dénigreuse
3. Anniversaire
4. Réponse à Marie
5. Rendez-vous d’été…
6. De quelle marque la calebasse ?
7. Il faut retrouver autrui
8. A propos de « I’m not There »

***

1. HISTOIRE D’UN REGARD

C’était dans le métro.
Le soir j’avais un rendez-vous en poésie, j’étais à la fois impatient et intrigué, un peu angoissé aussi…
Alors pour tromper le temps, en bon provincial, je suis parti « aux Champs », et amateur de chanson je suis allé faire mon plein de CD dans l’hypermarché de musique, juste à côté du supermarché des parfums, pas trop loin d’autres mégastores et diverses géantes surfaces. Et je suis redescendu dans les profondeurs du labyrinthe, rejoindre la horde de ces petits Thésée pressés de se faire dévorer par le métro Minotaure.
Compressé, compacté dans cette indifférence amassée, au milieu de présences absentes, nous sommes tous des Robinson Crusoë, sur notre piètre îlot individuel cerné par un océan terne, anonymés dans l’étouffoir, secoués par les spasmes répétitifs des arrêts et des départs… Je remâchais dans ma petite part de solitude quelques vers qu’on me demanderait peut-être de réciter le soir, rite initiatique de l’entrée au club ?
Et par là, je pensais au vrai désert,

(magie des dunes, chacune d’une couleur différente, quand le soleil du soir vient comme un kaléidoscope leur donner leur individualité colorée du jaune pâle au rouge brique, du vert pastel au violet encre)

et je me disais que parmi l’aridité et la sécheresse, au milieu de l’immobilité mouvante de la houle figée que frisent les caprices du vent, il régnait plus de chaleur humaine que parmi ces paquets de vie stockés…

(Salut d’un homme enroulé dans des étoffes bleues et blanches qui ne laissent jaillir qu’un regard au fusain… cris de joie d’un enfant en haillons qui écroule en jouant les pentes dorées de poussière… sourire de la femme qui verse le thé à l’ombre de la tente… rires coquins de ses filles derrière elle)

Et toi tu as jailli de ce monde anonyme.
D’où venais-tu ? De quel pays, de quelle île tenais-tu ce teint hâlé de beauté et de chaleur ? Tu portais avec toi les cadeaux de l’Occident, paquets des courses, vêtements parisiens, mais ton regard, comme moi trichait avec son ennui et volait se perdre vers des horizons autres…
Alors nos yeux se sont croisés. D’abord tu as heurté, de ta fierté hérissée, l’affront de mon regard inquisiteur…
(encore un de ces dragueurs de métro, encore un qui pense décharger à bon prix sa libido en mal d’exotisme)
J’ai baissé les yeux. Avouant par là la véracité (usurpée) de tes (arrières) pensées.
Puis de nouveau -au hasard de ce voyage haché, les visages se déplacent- nous avons échangé nos interrogations visuelles et cette fois, prenant mon courage à deux pupilles, je n’ai pas baissé les yeux, j’ai affronté le défi de la fixité des tiens et j’ai -audacieux- esquissé la grimace du début d’un sourire… Alors toi, l’inconnue, la fille d’ailleurs, la beauté venue de la planète soleil, tu as illuminé ton visage du plus parfait des rayons d’aurore, et moi, sans réticence, timidité stupide vaincue, je me suis livré à ce sourire en ouvrant grand les vannes de mon émotion dans un regard brumeux…
Et le métro sombrait dans une mer de corail et les chants des piroguiers hissant vers la plage la pêche du jour tout d’un coup s’ouvraient à l’horizon…
Le temps d’une station. Il fallait que je descende. Correspondance. (Pas baudelairienne du tout…)
Je t’ai dit : « Au revoir » avec l’air triste du marin qui repart en laissant son âme au port, tu as répondu simplement : « Au revoir ».
Et ce fut tout.
(Comme écrivait l’autre…)
Jamais je ne te reverrai, nous savions la vanité de cet échange muet, et nous nous y sommes donnés, à fond, à deux, intensément…
Je pensais à la « Jeune fille » de Nerval, je pensais à la soirée à venir…
Je savais déjà que j’étais en poésie…
Car, quand on communie au-delà des mots -et tant pis pour la rhétorique- on est en plein en poésie : l’émotion simple d’un regard échangé par-delà la trivialité du métro, l’abandon de soi dans une relation authentique à autrui…
La gratuité.

(Mars 2001)

***

2. A MA DENIGREUSE INCONNUE

Voici ce que j’ai reçu -c’est le cas de le dire- l’autre jour sur ma messagerie.

Adressé à Paul Yack, en lisant « ECRAN TRISTE »
« Je ne suis pas d’accord avec ça… Je ne suis pas d’accord du tout avec ça… Je suis très loin de tout ça… La poésie ce n’est pas du tout ça…
Je me suis trompée de site confirmation du doute… Ma poésie ce n’est ni ça ni vous… AM »

Chère inconnue, (le A des initiales veut-il dire Anonyme ?)
Personne ne vous oblige à venir sur le site, personne ne vous oblige à approuver ce qui est écrit, personne ne vous oblige à aimer la poésie que vous voyez défiler sur écran. Le goût poétique est aussi divers que l’éparpillement des vers aux mille vents de ce site. Je crois que le club abrite tout poète qui a envie de dire des choses, personne n’embrigade personne. Nous sommes à l’orée du vingt et unième siècle et le vers et le poète sont libres.
Alors, vous AM, vous êtes libre aussi de dire que la poésie ce n’est pas « ça ». Vous êtes libre de dire que vous vous êtes trompée de site, (veuillez nous excuser de votre maladresse…) et que votre poésie n’est ni « ça » ni « moi » (puisque que la cible (hasardeuse ou visée ?) c’est donc ce pauvre débutant intimidé qui vient d’entrer dans le cercle des net-poètes présents). Personne ne vous contraint, donc pourquoi ce souffle violent dans le débit de vos mots ? Rythme saccadé, répétitions de formules édictées comme autant de préceptes ? Pourquoi tant de bruit pour ouvrir une porte qui n’est pas close ?
Peut-être, alors, et c’est cela qui m’inquiète, chère AM, est-ce que vous, vous n’avez pas une vision étroite, restrictive, de la poésie ? N’êtes-vous pas en train de définir, à contrario, les règles rigides d’un « art poétique » ? Et cela, de manière très coercitive, n’offrant au texte poétique que le choix d’être « vôtre » ou de n’être pas, édictant ainsi une ligne politique, une obligation rectiligne, un dogme absolu, se situant dans une dynamique totalitaire fermée sur toute tolérance et imprimant au vers une pensée unique, la vôtre ?
Chère Dénigreuse, Anonyme Malheureuse, (AM ?) face aux diktats dont vous cinglez ma messagerie peu peuplée, je n’ai d’autres choses à vous envoyer que le langage convenu -je l’admets volontiers, je l’assume- d’un poème avec les fleurs, les oiseaux, les rayons de lunes, le soleil sur les dunes, l’image d’une femme qu’on aime (M ?), ou que l’on désire aimer (A ?). Le coup de cœur, l’émotion pure qui fait qu’au lieu de pleurer, seul dans son chagrin, on s’épanche en mots sur l’écran, non pour guérir, mais pour souffrir moins, dépasser le banal et le triste pour tenter (tout poème n’est qu’un essai perpétuellement inachevé, inlassablement recommencé) d’atteindre cette autre dimension de soi, expurgée des contingences, au-delà de toute peine, l’oasis heureuse des mots qui jaillissent et désaltèrent. Epancher l’eau du cœur, sublimer la souffrance en intense instant de bonheur, se surpasser d’un vers ou deux, et faire, en somme, de toute poésie, un pas osé de la survie vers la vie.
Allez, chère dénigreuse, apaisez-vous, l’âge m’a tanné le cuir et je suis sans rancune. Si vous le voulez, revenez me voir, ma messagerie est accueillante, mais cette fois, simplement vêtue d’un poème, ce fameux « ça » qui est votre poésie…
A bientôt donc.

(Mai 2001)

***

3. ANNIVERSAIRE

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Monsieur,

Vous avez soixante ans. Cela est absolument impossible, inadmissible. Car si vous avez vraiment cet âge, cela veut dire que le temps a une prise sur vous. Et pourtant, je sais, en vous écoutant depuis plus de trente ans, que les temps changent, mais pas les carillons de la liberté, ceux que vous avez fait tonner avant la dure pluie qui devait tomber…
Que puis-je vous dire, que puis-je vous écrire ? Le silence est le seul écho digne de vos mots, de votre musique qui sait jusqu’à aujourd’hui faire se lever les poils du jeune homme que je suis encore et qui pleure toujours devant vos sanglots d’harmonica. Voilà pourquoi vous n’avez pas soixante ans, c’est parce que je ne sais qu’entendre votre voix des premiers temps, de tout le temps, celle dont un de vos collègues disait qu’elle était « de sable et de colle »…
Oh ! comment oserais-je vous avouer tout ce que je vous dois ? Tous mes sentiments, tous mes frémissements, tous les visages aimés sont forcément illustrés d’un de vos poèmes et si je tremble encore en disant « I want you », c’est à vous que je le dois, et si je pleure parce qu’elle est « à ma fenêtre comme un oiseau à l’aile brisée », c’est parce que je sais que les « visions de Johanna » hantent toujours mes nuits…
Certains ont dit tant de choses de vous, ont parlé de vous dans les universités, ont écrit des thèses sociologiques et/ou littéraires et/ou musicales et/ou politiques sur vous, sur le tapis tourmenté de vos mots, cherchant dans l’ambiguïté de votre poésie, les biseaux diamantés de leurs analyses… Et vous, vous vous êtes toujours joué d’eux, de leurs étiquettes et de leurs récompenses… Docteur Honoris Causa, tant de fois, médaillé par Lang ( lumberjack…) dans les années quatre-vingt, peut-être un jour (on l’a murmuré une année) prix Nobel… Oh, Monsieur, qu’importe, vous saurez toujours trouver la fenêtre par où vous évader, le contre pied subtil pour leur échapper… Ces savants ne savent pas qu’ils perdent leur temps à vouloir vous classifier, car vous désespérez depuis toujours les répertoires. Etes vous chanteur ? Poète ? Protestataire, crooner ? Jouez vous du Folk, du Rock du Country ? Votre vie n’est faite que de fuite et d’esquive, de jeux de cache-cache. Vous seul savez, au milieu du labyrinthe de miroirs que vous laissez derrière vous, que votre liberté est l’unique style qui vous guide…
Moi je ne me perds plus à vous chercher… Monsieur vous êtes en moi. Vous m’avez tellement consolé en pleurant sur celle qui « faisait l’amour comme une femme mais qui cassait comme une petite fille » que vos larmes noyaient les miennes… Votre guitare aiguë, cinglant l’harmonica qui gémissait sur un tapis strident d’orgue électrique (on ne disait pas synthétiseur à l’époque…) savait mettre en pièces l’équation impossible et tragique des « Reines Marie, Ramona, Fille du Nord » toute la cohorte de celles à qui, un matin de débine, entre bruine et larmes, on murmurait entre deux hoquets d’alcool pour camoufler les sanglots : « It’s all over now baby blue »… Et si j’ai survécu à mes amours déçus, c’est sans doute grâce à ceux que vous pleuriez dans vos vers de délire qui vibrent encore dans ma mémoire…Oh ! combien de revanche refoulée dans celles « qui est comme une pierre qui roule » combien de désirs errants dans cette déchéance chuintée plus que chantée : « You’re invisible now/ You have no secrets to conceal… »
Oh Bobby… Pardon, j’ai commencé par dire Monsieur, mais tant pis, vous êtes, sans le savoir, (et nous sommes nombreux…) mon confident, mon ami, mon frère. Et ce que nous avons partagé à votre insu fait que celui qui écrit ce soir, cet homme (respectable responsable adulte et tout et tout) pleure comme un enfant, crie comme une vulgaire groupie quand vous lancez les premiers accords de toutes vos chansons apprises par cœur (Oh! Mon seul professeur d’anglais…) un soir d’octobre 2000 au Zénith, à Paris…
Non Bobby, tu n’as pas soixante ans….Tu es au-delà du temps, forever young parce que tes mots ont déjà tissé les fils soyeux de ton éternité.
A vous, à toi.

(Automne 2001)

***
4. REPONSE A MARIE

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Je viens te (le message me tutoyait…tant mieux…) remercier de tes mots gentils et répondre à ta question posée : « Jean-Pierre dis-moi t’adresses-tu à Guillaume Apollinaire ainsi souvent ? »
En premier lieu je voudrais dire qu’il n’y a de ma part aucune prétention ni affectation à vouloir prendre à témoin le grand maître, ma référence… Loin de moi cette idée. Ses vers m’imprègnent, font ma partie de ma vie, de mon être le plus profond, le plus secret. Que s’efface sans auréole l’idée saugrenue de vouloir me mettre au niveau du plus grand poète de la langue française (c’est mon avis et je le partage). Je ne prétends même pas, moi le petit amateur de vers se tortillant sur le web, rimailleur du dimanche quand l’ennui s’affiche sur écran, être un « disciple »… (D’ailleurs on m’a trop embêté dans mon enfance avec un certain barbu qui s’entourait de « disciples » pour que je tombe dans ce vilain ravin…)
Mais, depuis que j’ai l’âge de lire des textes, de comprendre des mots, d’apprécier des poèmes et de vibrer devant un vers lumineux, Guillaume Apollinaire a toujours été avec moi. Mon professeur de français de cinquième nous faisait apprendre ce que Montant avait chanté « Dans la plaine les baladins… » Celui de première ou terminale (un curé ! homme d’exception, de culture et d’érudition… comme quoi, même les idées arrêtées succombent parfois devant l’intelligence) m’ a fait découvrir Alcool, et je n’ai plus lâché ce livre. Et j’ai lu tout Apollinaire.
Comment dire le plaisir, non pas, l’intimité, l’intuition de la compréhension totale, la rencontre absolue, au-delà des mots, au delà du temps. Qui mieux que lui a su décrire le malheur d’aimer ? L’immense décalage entre l’aspiration au bonheur et le principe de réalité, entre l’idéale fusion du corps et de l’esprit et la petitesse de nos vies ? Du célèbre Pont Mirabeau aux splendides Poèmes à Lou », nous retrouvons les vertiges que nous vivons. « Ombre de nos amours » à tous, quand nous souffrons pour vous, les Lou, Mareye, Annie ou Marie, quand nous déployons le trésor de nos méninges, pour poser des bouquets de vers devant les volets de vos yeux, quand nous sommes à genoux, psalmodiant votre pitié, devant la porte fermée de votre cœur… Le long chemin de votre indifférence nous l’avons pourtant bordé de tant de calligrammes de tant de pleurs qui s’ouvrent en corolle, comme des œillets de paroles, des farandoles de phrases qui déroulent leur mousse verbeuse pour que vos pieds ingrats s’y posent… O vous, les muses cruelles qui s’amusent de nous, ignorez-vous donc qu’un poète a pleuré sur vous, lui qui savait « des lais pour les reines » ? Peut être pas, mais dites-vous bien que les traces que vous avez laissées c’est à lui que vous le devez ?
Alors, nous, ceux de maintenant, devant les mêmes Lou, Mareye, Annie et Marie (les noms changent, le style aussi, un peu, mais ce sont les mêmes…) nous tentons d’essayer de comprendre les mystères de l’amour. Et alors, en désespoir de cause, je me tourne vers Guillaume… Parce que dans le fond, l’Apo, ce fut mon copain d’adolescence, mon confident… Et qu’il fut mal aimé, comme il le dit, ou mal aimant, comme on le prétend, il fut surtout malheureux, et c’est ce lien de larmes qui nous réunit.
Si, un jour Marie, vous croisez un type un peu rêveur sur un pont, vers Auteuil, en aval de la « bergère O tour Eiffel », passant « au bord de la Seine / Un livre ancien sous le bras » en train de parler seul devant « des éternels regards l’onde si lasse », alors, vous me reconnaîtrez, et vous comprendrez pourquoi je « m’adresse à Guillaume Apollinaire ainsi souvent. »
Merci encore de vos mots gentils sachez que je guette, à présent, ma messagerie, en m’interrogeant, si vous le permettez, comme notre ami Guillaume :
« Quand donc reviendrez-vous Marie »

(Hiver 2001)

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5. RENDEZ-VOUS D’ETE

C’était un dimanche d’été. Paris se lavait sous le soleil et l’ozone raccommodait sa couche d’un sourire de ciel bleu.
Je me tenais une vieille promesse, un rendez-vous secret. Quand je l’avais annoncé à celle qui fut parfois une muse, elle s’était mise à rire. ( Quolibets qui cascadent des lèvres de la beauté. Nos pinceaux valent parfois mieux que leurs modèles. C’est sans doute ce que ce vieux Léonard se disait devant sa Mona Lisa. Le monde est rempli de Mona Lisa. Il n’y a qu’une Joconde. Et Annie ? connaissait-elle seulement la « Chanson » qu’elle inspira ? Lou lut des poèmes qui la laissèrent indifférente. Marie préféra le peintre au poète…) Donc je sortais du labyrinthe métropolitain, et « sa folie de machine » accueillant d’un regard plissé le « soleil ardente lyre » qui « brûlait » mes yeux « endoloris ». Je passais devant les magasins de pierres tombales, aux formules toutes faites qui « grimaçaient pour l’éternité », me frayant un chemin parmi les touristes, un fascicule à la main, partis vaillamment, dans cette si célèbre « maison des morts », à la recherche des terreaux de notre histoire, des restes de nos noms illustres, dont les mots dépassent infiniment leur pieuse portion de terre.
Je marchais dans les allées avec en tête le plan pour accéder à mon rendez-vous. Franchement c’était mal indiqué. Mais, dans le fond tant mieux, ne viennent là que ceux qui le veulent bien ou alors que le hasard, à qui il arrive parfois être poète, a pu conduire. C’était tout proche de « l’allée des étrangers morts pour la France ». Ironie de l’histoire, il était français quand il mourut, même s’il sut, lui, l’ancien apatride, versifier les soupirs du « servant de Dakar ». Je n’ai pas cherché longtemps : au-dessus de la tristesse des tombes alignées, un monolithe érigé vers le ciel. (Oh ! Freud ! Quel symbole pour celui qui sut compter jusqu’à « onze mille » ! Et quel fabuleux clin d’œil à la vie !). Un pic montagneux en modèle réduit, comme une paroi des Alpes, lien entre la France et l’Italie. Sur ce curieux roc, deux noms gravés : celle qui fut la dernière, son unique épouse, Jacqueline, et lui, tout simplement, en compagnie de quelques vers, et d’un calligramme. Guillaume Apollinaire : 26 août 1880 – 9 novembre1918.

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(Eté 2003)

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6. DE QUELLE MARQUE, LA CALEBASSE ?

Toujours le métro, toujours le ventre urbain et ses boyaux truffés de chairs affairés torturées de stress qui se faufilent entre les couloirs du temps, entre les miasmes d’un jour d’artifice qui se farde de lumière falsifiée.
Toujours la cohue spasmodique que hachent les stations du calvaire des taupes, dans l’ennui des yeux déshabillés et des lèvres scellées sur des mots censurés.
Toujours ces vies qui se croisent, se frôlent, s’effleurent, se pressent, se heurtent et qui, pourtant, ne se voient pas.
Dans le même panier urbain, nous sommes des destins secoués qui s’ignorent. Et les confidences d’autrui tombent dans des oreilles poreuses comme, sur un sable indistinct, des pas indifférents qui, au hasard, se posent.
Ce sont deux jeunes filles (femmes ?) africaines. L’une, les lèvres carminées par de méticuleux soins devant le miroir de sa grâce affirmée. On l’imagine longtemps appliquée à se faire, d’un doigt sûr, la touche ultime du portrait qu’elle dédie aux regards des passants. Son amie l’écoute, en disciple, en confidente des tragédies anciennes, juste là pour la réplique, copine quelconque, rien qu’un terne duplicata du chef d’œuvre qu’elle accompagne dans le mutisme massif d’une foule entassée.
Elles sont seules et se moquent du silence peuplé.
L’apprentie starlette évoque une rencontre : « Je ne peux pas dire si je suis amoureuse, mais en tout cas il est bien. Moi je ne sais pas ce qui va se passer, mais en tout cas il me plaît. Il est grand, un beau visage. Et tu as vu ses yeux ? Vraiment je ne sais pas ce qui va se passer mais il me plait. Bon je ne me presse pas, je verrai, mais c’est vrai, il est bien ce type. » La comparse, placide, ne fait qu’acquiescer, toute étourdie, sans doute, comme nous, -anonymes pendus aux poignées, aux barres- par le parfum insistant qui fuit des joues cuivrées où l’on perçoit l’épaisseur des produits de dépigmentation. Alors, la « black-star » ajoute, à sa description idyllique, le trait final, la touche lumineuse qui métamorphose un beau tableau en pur chef d’œuvres, le point d’orgue magique du concerto, l’horizon rose du générique de fin de film : « Et puis, il aime les marques ».
Les marques ? Les marques ! Oui… Les marques…
D’où venez vous starlette du Minotaure urbain ? De quel rayon tombez-vous ? Donc votre critère suprême est l’emballage. Qu’importe le talent de l’étalon, c’est le harnais qui compte. Quand vous recevez un cadeau, demoiselle, vous ne vous occupez plus du contenu, vous contemplez éperdue, émue aux larmes, le contenant, le papier d’emballage, les vagues rubans, les fanfreluches dérisoires, et négligez le reste, et jetez le reste, car ce ne sont plus que des restes. L’intérieur n’est que le résidu de l’extérieur. Ce n’est que ce qui se voit qu’on veut. L’évident est l’alibi du vide. La vacuité envoie sa béance en panne de sens. Donc, nous ne somme plus que des images, des films, des bouts de clips abandonnés au hasard du défilement, des yeux blasés. Donc, ce qui prime aujourd’hui, c’est la prolifération de la surface, la croûte, le revêtement. Nous ne vivons plus que sur des photos de papier glacé et le seul réel qui existe est celui qu’on affiche.
Mythologie nouvelle, légende moderne, conte à dormir debout, voici ce que la pub fait de vous, de nous, ballottés dans ce train souterrain.
Africaines d’ici, est-ce donc notre mode attrape nigaud qui vous saisit par ses effluves de vent, par ses discours du creux, par la viduité de ses sourires postiches ?
Oh ! pourtant, vos mères marchaient pieds nus sur les routes sèches de la savane, portaient des fardeaux bien plus lourds que vos perruques défrisées, et leur seul fard c’était ces perles de sueur qui les aveuglaient quand elles pilaient, torse nu, un mil têtu, en chantant, en riant, en vous portant au dos…
Je les ai vues. Je m’en souviens.
Vous voilà, vous, clones dérisoires, reflets d’un faux miroir, esquisses cherchant à ressembler à l’épure qui s’exhibe sur nos murs, sans même voir que vous vous accrochez à un ersatz de beauté, et, qu’un jour, à force d’être écorces, on vous jettera sans ménagement, sans même avoir eu besoin de vous presser, puisqu’il n’y avait rien que du néant à l’intérieur…
Et je pense à vous, vous, femmes de là-bas : Djamila, Chrisol, Chimène, et bien d’autres encore, qui inventez votre vie, sans vous payer de mots et qui avancez, pas à pas, entre souffrance et défi, en souriant malgré tout, vers un demain aléatoire, mais le cœur plein et solide…
Oui, dans ce métro, retombé dans son silence, après la descente de ces deux candidates béates à la bêtise du temps présent, je pense à vous, authentiques beautés, qui remplissez la calebasse quotidienne, sans vous émouvoir plus que ça de ses futiles décorations, sans vous demander de quelle marque elle est…

(2004)

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***
7. IL FAUT RETROUVER AUTRUI

Nous sommes un monde sans autrui.
L’exemple à la fois tragique et ridicule de « l’affaire du RER » le montre bien. La crédibilité de l’acte, dans tout ce qu’il comporte d’odieux, repose en fait sur la virtualité agressive d’un Autre fantasmagorique, défini dans sa sur-représentation avec ses connotations de barbarie immanente : le Black et le Beur.
Si nous marchons, si, indignés nous nous levons, c’est que nous ne reconnaissons plus l’Africain ou le Maghrébin que sous sa représentation médiatique, synonyme d’agression et de nuisance. Ils ont perdu leur humanité pour devenir des archétypes, ils ont perdu toute existence pour n’être qu’une essence, ne se définissant plus que par son reflet, son ombre, son écho.
Nous en sommes arrivés à ne plus percevoir le monde qu’à travers deux hublots, deux lucarnes, deux écrans : celui du téléviseur et celui de l’ordinateur.
Pour le premier, notre regard est pré-orienté : on sélectionne pour nous ce qui a été décidé comme digne d’intérêt, ce qui a été pré-visionné, prédigéré, rendu comestible, c’est-à-dire, prêt à être avalé, gobé, dévoré, sans guère de possibilité de recul. On ne nous montre qu’un monde crédible, rendu crédible en fait, par ceux qui l’ont pensé pour nous et qui nous le servent à l’aube de la nuit, à l’heure du repas du soir.
Mais cette lucarne, parce qu’elle est étroite et manque de perspective, de profondeur, ne peut nous dépeindre qu’un monde condensé. On nous livre donc un résumé, simplifié dans son abstraction, comme un croquis, une caricature.
Or, notre perception de l’autre ne correspond plus, peu ou prou, qu’à cette grille de lecture. Quand brusquement nous faisons face au « réel », nous sommes tentés de le faire entrer, même par force, dans ce qui est devenu, à notre insu, notre « décodeur » universel. La contraction quotidienne de l’actualité nous livre un mini-guide pratique qui nous impose sa clé pour comprendre notre propre vie et donc de ces autres inconnus qui la peuplent.
Ainsi, si je croise un black dans la rue, ou pire dans le métro, le RER, il ne peut pas être autre que le représentant de la banlieue (où je ne vais peut-être pas, mais que je connais grâce au « 20 heures »), cette nouvelle barbarie, cette férocité moderne, ce monde de nulle part, de perpétuel non-lieu, de définitif non droit. Et l’Autre, alors, perd toute identité pour se fondre dans une altérité absolue, pour devenir le représentant d’une catégorie sociale et plus rien d’autre.
L’ordinateur, lui, nous convie apparemment à la rencontre : je « chat », je « tchatche », je n’arrête pas de communiquer avec une foultitude de gens comme moi. Et pourtant…
L’autre, ici, n’existe que par la trace qu’il laisse sur mon écran, par les quelques mots qui répondent, certes, aux miens. Mais il ne me donne que ce qu’il veut (tout comme moi, d’ailleurs) et s’avance masqué –avec ou sans pseudo- et ne me sert que sa parole au sein de laquelle, par laquelle, il s’invente, peut-être, bien différent de sa propre réalité. L’autre ne prend en fait de réalité que dans l’image que je m’en fais, à partir des indices qu’il accepte de me laisser. Il n’est que virtuel.
Finalement dans la vie moderne, doté d’une multiplicité de moyens de communication, comme jamais dans l’histoire de l’humanité, nous ne rencontrons plus notre voisin. Nous ne le percevons que par sa trace, celle qu’on nous prépare ou celle qu’il consent à nous offrir. Le réel est devenu virtuel, nous voici entré dans l’ère du fantasme.
Or, si Autrui, ne devient qu’un fantasme, son agressivité éventuelle, son potentiel de violence deviennent forcément crédibles, nous sommes donc tentés de tout croire à son sujet, ou, en l’occurrence, son objet.
Les frères des écoles chrétiennes, autrefois, me demandaient de voir en Autrui, mon Prochain. Notre monde éclaboussant de modernité est-il donc tombé si bas que cette utopie christique reprenne ainsi du sens ?
Il devient urgent de reprendre nos esprits ! Retrouvons Autrui, en en faisant un « prochain » sinon désacralisé, au moins, déchristianisé.
Remontons les barreaux de l’échelle humaine, reprenons nous les mains, frappons nous les paumes, que se touchent les chairs, que s’échangent les mots d’amour, d’amitié. Offrons de nos bras des passerelles, de nos regards des oasis où se perdre, de nos poitrines de miraculeuses cavernes où tremblent des cœurs dévorants de passion. Envoyons des fleurs parfumées de sentiments forts, psalmodions des mots à longueur de poèmes. Ouvrons enfin la vie, comme un sourire en vers libres, et non figée dans un rictus à l’envers. Brisons les faux miroirs où nous ne nous ressemblons plus et replongeons nous dans le cours de l’eau natale, faisons fontaines de nos corps nus et ne nos âmes liées. Deux en un. Un en deux.
Voici l’utopie laïque de demain : inventer un Prochain sans Dieu, un Autrui sans fantasme. Un Homme, tout simplement, à la fois semblable et différent de Moi, mais qui me renvoie à ma condition et à mon destin, en somme, «qui les vaut tous et que vaut n’importe qui».

(2005)

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8. A PROPOS DE « I’M NOT THERE »

 

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Ce n’est pas un film.
C’est un kaléidoscope, un poème clip où la musique est image.
C’est un miroir aux multiples facettes, reflets de la vie de Dylan, c’est un jeu de cache cache entre l’individu et son écho médiatique, entre l’homme libre qu’il a toujours cherché à être, et les stéréotypes figés dans lesquels voulaient le figer les plumitifs bien pensants, ceux qui « philosophize disgrace and criticize all fears », les politiquement corrects (de gauche ou de droite), ceux dont Dylan a toujours voulu se distinguer et à qui il a, en permanence, tenté d’échapper…
C’est une chanson de Dylan : la narration est bouleversée, viennent s’y mêler le réel et le mythique, le passé et le virtuel, le fantasme, le rêve et « the dirt where ev’ryone walked». Finalement c’est comme si l’on se promenait à travers les vers de « Tangled up in blue »… (une des chansons qui n’a jamais été évoquée dans le film).
Bien sûr, ce cinéma échappe aux règles commerciales, et je sens bien qu’il faut se précipiter dans les salles avant de le voir disparaître et attendre, pendant de longs mois, le DVD. (Exemple : je vis à Orléans, or, mercredi soir, jour de la sortie du film, à la séance de l’après-midi, nous étions quatre, dans la salle…)
So bad, but dont’think twice it’s all right…
Justes quelques impressions sur ces images qui sont nées de quelqu’un qui, c’est sûr, connaît son Dylan sur le bout des doigts et qui a su parallèlement, faire défiler cette histoire, encore récente et brûlante, de l’Amérique que les mots de Bob ont toujours accompagné, de près ou de loin…

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Les images en noir et blanc, hallucinantes de véracité, sur les fulgurances verbales et musicales des années 66… (Kate Blanchett, plus Dylan que lui-même…) Métaphores surréaliste: les rafales de mitraillettes lors du fameux concert de Newport, les cheveux de cette groupie en torche vive… (N’avons-nous pas, nous aussi, eu la tête en feu, « While my conscience explodes », en entendant les vers irradiés que le poète électrisait d’une guitare héroïne… ) Moment d’extase quand les images deviennent le vidéo-clip de Vision of Johanna avec l’apparition de cette Louise, et surtout de ces passantes dignes de « See the primitive wallflower freeze/ When the jelly-faced women all sneeze/ Hear the one with the mustache say, “Jeeze I can’t find my knees”/ Oh, jewels and binoculars hang from the head of the mule/ » Tout cela étant esquissé, le temps d’une séquence furtive parmi tant d’autres, comme une cascades d’instants qui passent et qui s’enchaînent par des transitions souvent juste allusives.
Ce goût de la litote, du non dit, si Dylanien…

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Fil rouge conducteur d’une grande partie du film : « Mister Jones » incarné par un personnage qui revient comme un écho négatif, symbole de ce que redoute ou combat Dylan … Jusqu’à la scène en couleur de la construction de l’autoroute à laquelle s’oppose le village où s’est réfugié le « chanteur Outlaw »… C’est sans doute un choix pertinent de placer cette chanson au centre du film car Mister Jones témoigne de cette société sûre d’elle même, sûre de sa bonne conscience et de ses préceptes moraux, contre laquelle Dylan s’est toujours, finalement, insurgé. Au delà du film, Mister Jones, c’est peut-être cette Amérique dont nous ne voulons pas, celle qui se pense centre du monde du haut de sa morgue et de sa puissance et qui bafoue d’un trait d’autoroute la réalité historique de ses grands espaces… (Et qui bafoue de plusieurs sales guerres l’idée de liberté qui la porta sur les fonds baptismaux de l’histoire)

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Belle idée que de mêler en une seule allégorie féminine Suze et Sara (même si elles furent pourtant très différentes l’une de l’autre), car, ainsi, voici en une seule image « La Femme », sujet essentiel des textes et des musiques de Dylan… A la fois muse et compagne, fée Mélusine et Carabosse, inspiratrice transcendantale de « I want you » et abîme destructeur dans lequel plongent les vers déchirants de « Idiot wind » (dont on peut saluer le retour en bonne place dans le film, car j’ai le sentiment que ce texte n’a pas toujours dans le « petit panthéon » des dylanophile la place qu’il mérite)… Et Chartlotte est là, à « sa » place, car elle est évidente dans ce rôle, lumineuse, transparente de beauté et de grâce, égérie définitive du poète.

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Et, évidemment, l’on ne peut s’empêcher de tisser le lien, ainsi, entre Gainsbourg et Dylan, qui se ressemblent finalement plus qu’on ne peut le penser au départ…
Autre fil rouge qui encadre le film et devient une espèce de support narratif : le train, de celui de « Woody », au début du film, à celui de « Billy the Kid » à la fin. Comme si ce même train (thème important dans l’œuvre de Dylan, regardez le nombre de textes qui traitent et évoquent le train de « It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry » à « Slow train coming ») devenait la métaphore de l’existence : on essaie de s’y hisser, on en chute, on tente d’y remonter, et finalement, recru d’expériences, on s’y assied en regardant défiler le paysage du temps…

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Et quand ce train s’efface, dans la dernière séquence, voici qu’apparaît la seule image réelle de Dylan, sur scène, dans un long solo d’harmonica, et cette musique lancinante prolonge le sifflement du train, et devient soupir du temps qui fuit… Au moment où s’estompe, doucement l’image du chanteur, il ne reste que sa trace musicale, son seul message réel, pour l’éternité.

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Décembre 2007

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5 commentaires »

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